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En parlant des femmes qui fréquentaient le salon que la comtesse de Thoun
tenait à Vienne Vigéé Lebrun raconte l'anecdote suivante à propos de la
Comtesse Kinski :
..."Parmi les jolies femmes dont j'ai parlé, il
y en avait surtout trois remarquables par leur beauté : la princesse Linoski;
la femme de l'ambassadeur de Russie, le comte de Rasowmoffski, et la charmante
comtesse Kinski née comtesse Diedrochsten. Cette dernière avait tous les
charmes qu'on peut avoir; sa taille, sa figure, toute sa personne enfin
était la perfection : aussi fus-je bien surpris quand on me raconta son
histoire, qui vraiment ressemble à un roman.
Les parents du comte Kinski et les siens avaient arrangé entre eux de
marier les jeunes gens, qui ne se connaissaient point. Le comte habitait
je ne sais quelle ville d'Allemagne, et n'arriva que pour la célébration
du mariage.
Aussitôt après la messe il dit à sa jeune et charmante femme : « Madame,
nous avons obéi à nos parents; je vous quitte à regret; mais je ne puis
vous cacher que depuis longtemps je suis attaché à une femme, sans laquelle
je ne puis vivre, et je vais la rejoindre. »
La chaise de poste était à la porte de l'église; cet adieu fait, le comte
monte en voiture, et retourne vers sa Dulcinée. La comtesse Kinski n'était
donc ni fille, ni femme, ni veuve, et cette bizarrerie devait surprendre
quiconque la regardait; car je n'ai point vu de personne aussi ravissante.
Elle joignait à sa grande beauté l'esprit le plus aimable, et un coeur
excellent; un jour qu'elle me donnait séance, je fis demander quelque
chose à la gouvernante de ma fille, qui entra dans mon atelier avec un
air si gai, que je lui demandai ce qu'elle avait. « Je viens, répondit-elle,
de recevoir une lettre de mon mari, qui me mande que l'on m'a mise sur
la liste des émigrés. Je perds mes huit cents francs de rente; mais je
m'en console, car me voilà sur la liste des honnêtes gens. »
La comtesse et moi, nous fûmes touchées d'un désintéressement aussi honorable.
Quelques minutes après, madame Kinski me dit que ma robe de peinture lui
semblait si commode, qu'elle voudrait bien en avoir une pareille (elle
savait déjà que la gouvernante de ma fille me faisait ces blouses).
J'offris de lui en prêter une. « Non, reprit-elle, j'aimerais bien mieux
que vous la fissiez faire par madame Charot (c'était le nom de la gouvernante);
j'enverrai la toile nécessaire.»
Peu de jours après, je lui remis la robe. Aussitôt notre séance finie,
la comtesse court à la chambre de madame Charot et lui donne dix louis
; la bonne refuse ; mais l'aimable comtesse les pose sur la cheminée et
s'enfuit comme un oiseau, bien contente d'avoir au moins rendu à cette
brave femme un quartier de la pension perdue."...
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