Marie Bashkirtseff par Louise-Catherine Breslau

 

Madeleine Zillhardt

 

 

Le 7 novembre 1884 eurent lieu les solennelles obsèques de Marie Bashkirtseff. Il y a donc 41 ans que cette jeune étrangère continue étrangement à captiver les sympathiques intérêts du public. Je choisis ce mot à dessein, car ce ne sont pas spécialement les artistes, ce ne sont pas les amateurs de raretés psychologiques, c’est le monde tout entier qui se passionne pour elle.
Voici de nouvelles éditions amplifiées de son journal ; voici plus : une vedette somptueuse et mondialement cotée de la plus classique des comédies, s’en mêle. Elle va nous dire évidemment ses sensations intimes sur une jeune fille d’une génération à laquelle, il me semble, qu’elle ne peut plus rien comprendre.

Marie Bashkirtseff était ma camarade d’atelier. Il n’y avait entre nous qu’une différence d’âge d’un an ; à part cela, tout était différent.

L’article de Figaro, que je retrouve, parlant de ses obsèques, débute ainsi " S’il est permis, dans un si grand deuil, d’employer ce mot, eh bien ses obsèques ont été un véritable triomphe, une véritable apothéose ! "

Suit la description du spectacle : char orné de draperies blanches, broderie, anges d’argent, six chevaux blancs entièrement caparaçonnés de blanc et le cercueil disparaissant sous l’amoncellement des grandes couronnes de roses, de marguerites et de fleurs d’oranger !
Le deuil, conduit par le prince de K., le marquis de C., la mère douloureuse cramponnée au cercueil jusqu’à l’église. Catafalque très haut, tendu de blanc, fleurs blanches, palmiers, cierges étincelant tristement et sans nombre remplissaient le lieu saint.
Magnifiques chants nationaux, larmes sans prix et baisers éternels sur le cercueil. Descente dans un caveau orné féeriquement (en attendant de déposer la pauvre enfant dans une chapelle qui sera construite pour elle seule, meublée de ses objets, un élégant temple de fleurs). Désespoir des intimes. Branche de palmier jetée sur le lit funèbre. " Palme du martyre que l’Art donne à sa victime ", dit le journal.
Le Tout-Paris d’alors assistait ; un maréchal de France, des princes et des princesses, des comtes et des comtesses, de nombreux et remarquables grands peintres en vogue, parmi lesquels Cabanel lui-même et Carolus Duran. Ecrivains et journalistes à la page d’alors ; et la foule éplorée des petites camarades pauvres, obscures et admiratives.
Qui donc aurait résisté à l’émotion de ce spectacle si poignant ? Il a été le premier échelon de la réputation surprenante de Marie Bashkirtseff.

Car il faut bien se rappeler, on ne connaissait rien de la pauvre enfant qui eût pu la désigner à ce qu’elle appelait et croyait être la gloire ! On ne connaissait pas son Journal, quoiqu’elle nous en eût parlé fréquemment ; et même si nous l’avions connu, il ne nous eût pas paru appelé à une si brillante destinée.
Mais la voilà morte et, comme on disait alors, morte en beauté. J’ai pleuré comme les autres, quoique très loin à ce moment de ce Paris éblouissant et tentateur ; car, pendant ce dur hiver, en une petite ville solitaire sur les bords brumeux du lac de Constance, retirée du reste de l’univers, je travaillais, candide, avec l’austérité et la conviction ardente de mon âge au portrait de ma pauvre mère.

Je crois que toutes les camarades ayant travaillé à l’atelier à côté de la séduisante Russe ont pleuré sur sa tragique destinée. Elles étaient, à très peu d’exceptions, ou tout à fait pauvres, manquant même parfois du plus strict nécessaire, ou tout au moins de ce qui facilite l’existence si dure et si difficile des artistes femmes et assure la possibilité de continuer de longues et coûteuses études (on y croyait à cette époque) et permet à des êtres jeunes et sensibles une vie, sinon aisée, du moins humainement acceptable.

Or, je le dis, nous avions éprouvé une tristesse profonde. Il nous semblait que Marie Bashkirtseff avait été prédestinée à la réussite certaine. Elle était marquée pour cela et avait tous les atouts en main. Elle avait aussi les dons les plus variés, une facilité d’assimilation due peut-être à sa race, une ténacité de travail prodigieuse.
Les premiers temps de sa vie à Paris, de ses études à l’atelier Julian, elle semblait jouir d’une santé splendide et vivait entourée de tous les raffinements élégants de ce Paris ensorceleur.

Physiquement charmante, parée pour plaire, armée de tous les atouts mondains, entourée de toutes les sommités à la mode, littéraires, politiques et même artistiques, elle était, de plus, adulée par sa mère, sa tante, sa cousine, son frère et tous les siens.
Ses jolis petits pieds, je les ai vus baisés par sa mère, et pas au figuré.
En plus de tous ses immenses avantages, elle avait la nature qu’il faut pour vaincre le monde, pour arriver. Ambitieuse, mais sans ce raide orgueil qui me semblait héroïque dans ma jeunesse (époque disparue).
Elle savait se servir de tout et de tous à son profit. Ses directeurs et professeurs la choyaient, sa chic présence faisait si bien et, malgré sa superbe elle était une élève d’un courage au travail exemplaire.
Ses idées artistiques n’avaient rien de subversif. Elle avait su, en général, se rendre sympathique à ses camarades. Ces jeunes ou déjà mûres personnes piochant la peinture l’admiraient sincèrement et chose remarquable, l’envie ni la jalousie ne ternissaient leur jugement.

Cependant, elle était à tous les points de vue une exception. A ce moment, les jeunes filles dites du monde ne fréquentaient pas ces milieux de travailleuses obscures, accourues, pour la plupart, de tous les coins du monde, qui, presque toutes, avaient fait les plus grands sacrifices et acceptaient les privations les plus dures pour pouvoir vivre leur rêve d’art.
C’était le commencement de la folie moderne. Marie Bashkirtseff partageait leurs études, leurs luttes, leurs déboires ; pendant sept ans sa vie s’était consommée entre un travail fiévreux et une mondanité haletante. (...)

Traversons maintenant les voitures et les vagues humaines et entrons en face, au Palais de l’industrie, à l’Exposition des Femmes peintres et sculpteurs. Nous verrons là un autre plat du diable et je vous assure que ça n’est pas le moins appétissant !

Oh chère petite duchesse ! Voici déjà deux salles avec de nombreux nus, en des attitudes réalistes qui ne sont pas pour vous. Cependant, la meilleure société de Paris s’y est donné rendez-vous, les gens s'y coudoient, en disant d’un air ému et solennel "Ce sont les œuvres de Marie Bashkirtseff, - "

Marie Bashkirtseff était une de mes camarades. Elle mourut le Jour des morts, en 1884, à l’âge de 25 ans.
Elle est morte par soif de justice envers ses œuvres, par soif de gloire, elle s’est tuée pour les beaux-arts. Elle a avalé, par sa gorge virginale, le breuvage diabolique de la Beauté et elle en est morte.

Voyez cette salle pleine de dessins, ces figures de plâtre et de terre cuite, ces nus vivants et brutaux ; voyez ces pastels éclatants, ces esquisses sauvages et puissantes, tout cela reflète ses vœux les plus chers, sa pensée, son idéal.
Plus loin, des esquisses de sa vie ; ici, un ami dessinant dans son atelier ; là, le soir qui rôde autour de sa lampe, les formes mystérieuses et étranges qui croisèrent sa vie.
Dans la deuxième salle, sur le panneau du milieu, la voyez-vous ? C’est elle-même ! Une simple robe noire qui serre la taille et les hanches puissantes avec beaucoup d’élégance, le col blanc ou léger rabat, genre Werther, enlace le cou fin ; au-dessus, le visage volontaire, ombragé par des cheveux blonds cendrés. Déjà, les yeux sont fixes, gris bleu, muets.
La main fine, pendante, tient la palette chargée de couleurs. C’est ainsi qu’elle se peignit quelques mois avant de mourir. La bouche est petite et puérile. Une bouche qui, pourtant en maintes heures, rechercha le baiser, est close.
Pourtant, elle ne voulait pas mourir ! Elle avait la ferme volonté de vivre !
Autour du portrait, pendent de blanches couronnes, des feuilles de laurier, des inscriptions ; quelle vanité !
Puis, aux quatre murs, plus de cent cinquante œuvres, en partie ébauchées, en partie terminées ; des portraits de sa blonde cousine, bon modèle de toutes circonstances, des gosses allant à l'école, des mendiants, des femmes du monde, des camarades, un jeune gommeux au cœur noble, le prince Karageorgévitch, son esclave dévoué, dit-on ; il est appuyé contre un balcon se détachant sur les toits de paris, baignés d'une lumière rougeâtre. Cela me semble être sa meilleure œuvre. Là tête très altière, élégante et allongée, un peu ridicule, est très finement dessinée. Le corps rendu avec beaucoup de maîtrise flotte dans une espèce de fourreau vague et moderne, les épaules en portemanteau, les bras aristocratiquement et négligemment posés, c’est parfait !
Vous trouverez certainement, chère duchesse, que ces toiles enlevées, que ces études enragées, ont quelque chose de barbare ? Oui, mais tout cela est d’autant plus vivant. Une vie impudente réside en elle. Elle reflète une folle envie d’être, une force indomptée de vie. De ces portraits, recommencés trois ou quatre fois, passant du simple trait au croquis plus poussé, jusqu’à l’œuvre terminée et réelle à s’y méprendre, portraits qui reflètent les luttes de la vie que la jeune tête de l’artiste a livrées à la matière réfractaire, plusieurs sont crevés.
Ainsi, nous sommes condamnés, nous autres méchants diables, à haïr bien souvent les meilleurs parce que nous avons compris profondément et passionnément la grandeur et la beauté de la nature, dont nous ne pouvons atteindre la perfection.
Mais, si vous le voulez bien, je vous dirai ce qui nous passionne au milieu de ces rêves fantastiques de l’art.

Quoique le dernier tableau que Marie Bashkirtseff a exposé au Salon de 1884 et auquel le jury a refusé une pauvre médaille, puis qui, finalement, a été acheté par l’Etat, ait eu un succès universel, quoique ce tableau soit plutôt une promesse qu’une œuvre d'art accomplie, quoique les deux cents toiles, croquis, dessins et sculptures exposés ici donnent plutôt l'impression de fils admirablement filés, que d’un magnifique tissu, nous éprouvons, en voyant ces œuvres, un sentiment qui nous élève. Le stigmate indéniable et diabolique d'un art véritablement sincère. Nous la voyons elle-même en ces œuvres incomplètes, violente, barbare, mais personnelle ! C’est elle-même, bouillante, vivante, le poulain sauvage qui s’élance d’un grand bond au-dessus de la barrière de la banalité et s’en déchire malheureusement les poumons. C’est elle, l’héroïque Marie Bashkirtseff, dont la grande volonté se manifestait par un égoïsme sans égard. Elle avait pour principe que, lorsqu’on a en soi-même la faculté de s’enchanter et de se satisfaire, comme elle l’avait, on ne doit pas s’inquiéter des autres, mais faire de sa propre personne un chef-d’œuvre si parfait qu’il serve à l’enchantement de tous.
Elle a porté au point culminant les forces dont l’avait comblée la nature, elle les a fait s’épanouir en une fleur précieuse et j’avoue que je ne puis penser à cette originale personnalité qu’avec un sentiment de fraîcheur et de grand réconfort.
Elevée dans le luxe par sa famille russe, elle aima, dès sa tendre enfance, les fortes études et l’élégance enivrante de la vie moderne. Elle traça elle-même le plan et l’importance de son éducation, dans laquelle les langues mortes et vivantes trouvèrent également place. Elle cultivait la musique, elle chantait, jouait de tous les instruments, y compris la harpe, pour montrer ses bras qu’elle avait d’une admirable beauté.

Elle entra, à 17 ans, à l’atelier Julian et y fit grande impression. Elle était vêtue de laine blanche, suivi par un petit chien blanc très intelligent et par un groom nègre. Dès ses débuts, elle tint le premier rang parmi ses camarades et le garda.
Ses œuvres portaient la marque d’un naturalisme osé, sans le moindre raffinement, mais d'une force juvénile et convaincue qui trahissait sa nature.
Elle était gaie, mangeait de grand appétit et travaillait énormément. Elle était toujours la première à l’atelier. Elle arrivait en simple voiture de louage, à huit heures du matin, allait le soir au théâtre, fréquentait les réceptions officielles et ne se couchait pas avant une heure avancée de la nuit Ces distractions lui étaient nécessaires autant que son art.
Habillée d’une façon excentrique, quoique de bon goût, en noir ou en blanc, elle rectifiait elle-même avec grande minutie la ligne de ses robes chez les premiers couturiers de Paris :Worth, Félix et Laferrière, et malheur si la première n’avait pas tenu compte de ses instructions : en un rien de temps, elle avait décousu le tout de ses petites mains qui savaient si bien se servir des ciseaux et du pinceau et l'on peut dire qu’elle s’y connaissait mieux que les artistes de la mode. Je crois qu’après la peinture, 1a toilette tenait la première place parmi ses occupations. Son grand triomphe fut une robe de simple flanelle blanche très douce et très souple, à une seule couture dont les plis rattachés sous la poitrine donnaient à ce costume très décent un charme poétique incomparable. Marie Bashkirtseff avait le corps souple, superbement élégant d’une jeune lionne. Elle aimait à se mouvoir en son atelier en des étoffes légères. Si la température et la sûreté du voisinage le permettaient, elle se débarrassait de tous ses voiles. Elle était d’une propreté raffinée et aimait à s’asperger des pieds à la tête d’extrait de violette. C’était l’être le plus vivant et le plus exquis que j’aie jamais vu.

La lutteuse est courageusement tombée. Une vaincue ! Non. Victorieuse quand même ! Bravo ! Bravo ! Moi aussi je jette une couronne à celle qui tombe, en lui criant " Vive la bataille ! Vive la vie, jusqu’à la mort."

Extraits du livre Louise-Catherine Breslâu et ses amis de Madeleine Zillhardt

Page de Marie Bashkirtseff Correspondance entre Guy de Maupassant et Marie Bashkirtseff