Lettres de Niki de Saint Phalle

 

 

 

 

   1966

Ma mère,

Quand je suis née le 29 octobre 1930 à Paris, le cordon ombilical était enroulé deux fois autour de mon cou. Vous m'avez raconté que le docteur me sauva la vie en glissant sa main entre le cordon et mon cou. Sinon je serais née-étranglée.

Dès le début, le danger fut présent. J'apprendrais à aimer le danger, le risque, l'action. Toute ma vie je serais torturée par l'asthme et les problèmes respiratoires.

Mon signe astrologique est scorpion ascendant scorpion. Tout un programme, pour surmonter les obstacles - pour aimer les obstacles.
Vous m'avez dit encore qu'à ma naissance vous avez perdu tout votre argent dans le krach boursier. Et pendant que vous m'attendiez, vous avez découvert la première infidélité de mon père. Je n'apportais que des ennuis.

J'avais trois mois quand nous fûmes séparées. Vous êtes partie à New York et m'avez envoyée chez mes grands parents dans la Nièvre. Là j'ai passé mes trois premières années. Ma mère, ma mère, où êtes-vous? Pourquoi m'avez-vous quittée?

Allez-vous jamais revenir?
Tout est de ma faute.
Chaque femme devint TOI, Maman, Maman.
Je n'ai pas besoin de vous. Je me débrouillerai sans toi.

Votre mauvaise opinion de moi, ma mère, me fut extrêmement douloureuse et utile.

J'appris à ne compter que sur moi. L'opinion des autres ne m'importait pas. Cela me donna une immense liberté. La liberté d'être moi-même.
Je rejetterais votre système de valeurs et inventerais le mien. Très tôt je décidai de devenir une héroïne. Qui serais-je? George Sand? Jeanne d'Arc? Napoléon en jupons?

A quinze ans je gagnai un prix de poésie. Peut-être que j'écrirais?

Quoi que je fasse dans l'avenir, je voulais que ce soit difficile, excitant, grandiose.

Je ne vous ressemblerais pas, ma mère. Vous aviez accepté ce qui vous avait été transmis par vos parents: la religion, les rôles masculin et féminin, vos idées sur la société et la sécurité.

Je passerais ma vie à questionner. Je tomberais amoureuse du point d'interrogation.

?

Pour VOUS j'ai conquis le monde. Vous étiez celle qu'il me fallait. Je suis une combattante. Qu'aurais-je fait d'une mère me noyant d'amour?
Quand j'avais vingt-cinq ans et vivais avec Harry Mathews, vous me rendiez parfois visite dans mon atelier. De vos mains vous cachiez vos yeux pour ne surtout pas voir mes horribles peintures.

Dieu que c'était stimulant!

Vous détestiez Harry. Un jour vous l'avez vu passer l'aspirateur dans l'appartement, vous avez pensé qu'il me volait mon rôle de femme. Vous ne pouviez pas comprendre.

Vous étiez très belle, ma mère. Votre beauté et votre charme (quand vous vouliez bien vous en servir) étaient magiques.
Vous auriez pu être une grande actrice, ma mère. Comme vous étiez théâtrale!

Rappelez-vous la première fois que je vous ai présentée à Jean Tinguely. Nous nous sommes retrouvés à la Coupole pour déjeuner. Vous avez fermé vos yeux magnifiques et dit d'un air tragique: "Je ne peux pas manger avec l'amoureux de ma fille... Pourquoi ne peux-tu pas rester avec ton mari et avoir un amoureux en secret, comme tout le monde?"

Jean était hautement amusé par vous mais moi je quittai la table, en fureur.

A partir de ce moment, à chaque fois que vous avez vu Jean, il flirtait avec vous et vous adoriez cela.

Vous n'avez jamais été la grande Sainte que vous prétendiez être. Je me souviens très bien de plusieurs de vos amoureux lorsque j'étais adolescente. Il y en avait un, roux, journaliste séduisant, que je haïssais de tout mon coeur.

Pour vous, tout devait rester caché.

Moi je montrerais. Je montrerais tout. Mon coeur, mes émotions. Vert - rouge - jaune - bleu -violet. Haine - amour - rire - peur - tendresse.
J'aimerais que vous soyez encore là, ma mère. J'aimerais vous prendre par la main et vous montrer le Jardin des Tarots. Vous pourriez bien ne plus avoir une si mauvaise opinion de moi aujourd'hui. Qui sait?

Ma mère, merci. Quelle vie ennuyeuse j'aurais eue sans vous. Vous me manquez.

 

Traduction Marie Chaix

Lettre précédente