Souvenirs de madame Louise-Elisabeth Vigée Lebrun

 

 

Claude Joseph Vernet
Musée des Beaux-Arts, Tours

 

 

  

LETTRES A LA PRINCESSE KOURAKIN.

LETTRE II.

Mort de mon père. — Noire douleur. — Je travaille dans l'atelier de Briard. — Joseph Vernet; conseils qu'il me donne.— L'abbé Arnault. — Je visite des galeries de tableaux.—Ma mère se remarie. — Mon beau-père. — Je fais des portraits. Le comte Orlof. — Le comte Schouvaloff — Visite de ma­dame Geoflrin. — La duchesse de Chartres. — Le Palais-Royal. — Mademoiselle Duthé. — Mademoiselle Boquet

Jusqu'ici, ma chère amie, je ne vous ai parlé que de mes joies, il me faut maintenant vous parler de la première affliction qui m'ait été au cœur, de la première douleur que j'aie ressentie.

Je venais de passer une année de bonheur dans la maison paternelle, quand mon père tomba malade. Il avait avalé une arête, qui s'était fixée dans son estomac, et qui pour en être extirpée, nécessita plusieurs incisions. Les opérations furent faites par le plus habile chirurgien que l'on connut alors, le frère Come, en qui nous avions toute confiance, et qui avait l'air d'un vrai saint. Il soigna mon père avec le plus grand zèle ; toutefois, malgré ses affectueuses assiduités, les plaies s'envenimèrent, et après deux mois de souffrances, l'état de mon père ne laissa aucun espoir de guérison. Ma mère pleurait jour et nuit, et je n'essaierai pas de vous peindre ma désolation : j'allais perdre le meilleur des pères, mon appui, mon guide, celui dont l'indulgence encourageait mes premiers essais.

Lorsqu'il se sentit près de ses derniers momens, mon père désira revoir mon frère et moi. Nous nous approchâmes tous deux de son lit, en sanglotant. Son visage était cruellement altéré; ses yeux, sa physionomie, si animés, n'avaient plus aucuns mouvemens; car la pâleur et le froid de la mort l'avaient déjà saisi. Nous prînes sa main glacée, et nous la couvrîmes de baisers en l'arrosant de larmes. Il fit un effort, se souleva pour nous donner sa bénédiction : Soyez heureux, mes enfans, dit-il. Une heure après, notre excellent père n'existait plus!

Je restai tellement abattue par ma douleur, que je fus longtemps sans reprendre mes crayons. Doyeu venait quelquefois nous revoir, et comme il avait été le meilleur ami de mon père, ses visites étaient pour nous une grande consolation. Ce fut lui qui m'engagea à reprendre mon occupation chérie dans laquelle, en effet, je trouvai la seule distraction qui pût adoucir mes regrets et m'arracher à mes tristes pensées. C'est à cette époque que je commençai à peindre d'après nature. Je fis successivement plusieurs portraits au pastel et à l'huile. Je dessinais aussi d'après nature et d'après la bosse, le plus souvent à la lampe, avec mademoiselle Boquet que je connus alors. Je me rendais les soirs chez elle, rue Saint-Denis, vis-à-vis celle de la Truanderie, où son père tenait un magasin de curiosités. La course était assez longue; car nous logions rue de Cléry, vis-à-vis l'hôtel de Lubert : aussi ma mère me faisait-elle toujours accompagner.

Dans ce même temps, nous allions très souvent, mademoiselle Boquet et moi, dessiner chez Briard le peintre, qui nous prêtait ses dessins et des bustes antiques. Briard peignait médiocrement , quoiqu'il ait fait quelques plafonds assez remarquables par leur composition, mais il était fort bon dessinateur; c'est pourquoi plusieurs jeunes personnes venaient prendre des leçons chez lui. Il logeait au Louvre, et pour y dessiner plus longtemps, nous apportions chacune notre petit dîner, dans un panier que nous portait la bonne. Je me rappelle encore que nous nous régalions, en achetant au concierge d'une des portes du Louvre des morceaux de bœuf à la mode si excellens, que je n'ai jamais rien mangé d'aussi bon.

Mademoiselle Boquet avait alors quinze ans, et j'en avais quatorze. Nous rivalisions de beauté (car j'ai oublié dé vous dire, chère amie, qu'il s'était fait en moi une métamorphose et que j'étais devenue jolie). Ses dispositions pour la peinture étaient remarquables, et mes progrès étaient si rapides, que l'on commençait à parler de moi dans le monde, ce qui me valut la satisfaction de connaître Joseph Vernet. Ce célèbre artiste m'encouragea et me donna les meilleurs conseils. — «Mon enfant, me disait-il, ne suivez aucun système d'école. Consultez seulement les œuvres des grands maîtres de l'Italie, ainsi que celles des maîtres flamands; mais surtout faites le plus que fous pourrez d'après nature : la nature est le premier de tous les maîtres. Si vous l'étudiez avec soin, cela vous empêchera de prendre aucune manière. »

J'ai constamment suivi ses avis; car je n'ai jamais eu de maître proprement dit. Quant à Joseph Vernet, il a bien prouvé l'excellence de sa méthode par ses œuvres qui ont été et seront toujours si justement admirées.

Je fis aussi connaissance alors avec l'abbé Arnault, de l'Académie française. C'était un homme plein d'imagination, passionné de la haute littérature et des arts, dont la conversation m'enrichissait d'idées, si l'on peut s'exprimer ainsi. Il parlait peinture et musique avec le plus vif enthousiasme. L'abbé Arnault était un ardent partisan de Gluck, et plus tard, il amena chez moi ce grand musicien; car j'aimais aussi la musique passionnément.

Ma mère devenait coquette de ma figure, de ma taille (car j'avais repris de l'embonpoint, ce qui m'avait enfin donné la fraîcheur de la jeunesse). Elle me menait aux Tuileries les dimanches ; elle était encore fort belle elle-même, et tant d'années se sont passées depuis lors, que je puis vous dire aujourd'hui qu'on nous suivait de telle manière, que j'en étais beaucoup plus embarrassée que flattée.

Ma mère me voyait toujours si affectée de la perte cruelle que j'avais faite, qu'elle n'imagina rien de mieux pour m'en distraire que de me mener voir des tableaux. Elle me conduisait au palais du Luxembourg, dont la galerie était ornée alors des chefs-d'œuvre de Rubens. Et beaucoup de salles remplies de tableaux des plus grands maîtres. Ces tableaux ont été transportes depuis au Muséum, et ceux de Rubens perdent à n'être plus vus dans la place où ils ont été faits : des tableaux bien ou mal éclairés sont comme des pièces bien ou mal jouées.

Nous allions aussi voir de riches collections chez des particuliers. Rendon de Boisset posrédait une galerie de tableaux flamands et français. Le duc de Praslin et le marquis de Lévis avaient de riches collections des grands maîtres de toutes les écoles. M. Harens de Presle en avait une très riche en tableaux de maîtres italiens ; mais aucune ne pouvait se comparer à celle du Palais-Royal , qui avait été faite par le régent, et dans laquelle on trouvaient tant de chefs-d'œuvre des grands maîtres de l'Italie. Elle a été vendue dans la révolution. Un Anglais, lord Stafford, en a acheté la plus grande partie.

Dès que j'entrais dans une de ces riches galeries , on pouvait exactement me comparer à l'abeille, tant j'y récoltais de connaissances et de souvenirs utiles à mon art tout en m'enivrant de jouissances dans la contemplation des grandi maîtres. En outre, pour me fortifier, je copiais quelques tableaux de Rubens, quelques tètes de Rembrant, de Wandik, et plusieurs tètes de jeunes filles de Greuze, parce que ces dernières m'expliquaient fortement les semi-tons qui se trouvent dans les carnations délicates; Wandik les explique aussi, mais plus finement.

Je dois à ce travail l'étude si importante de la dégradation des lumières sur les parties saillantes d'une tête, dégradation que j'ai tant admirée dans les têtes de Raphaël, qui réunissent, il est vrai, tout es les perfections. Aussi est-ce à Rome seulement, et sous le beau ciel de l'Italie, qu'on peut tout-à-fait juger Raphaël. Lorsque plus tard j'ai pu voir ceux de ses chefs-d'œuvre qui n'ont point quitté leur patrie, j'ai trouvé Raphaël au-dessus de son immense renommée.

Mon père n'avait point laissé de fortune; à la vérité, je gagnais déjà beaucoup d'argent, ayant beaucoup de portraits à faire; mais cela ne pouvait suffire aux dépenses de la maison, vu qu'en outre j'avais à payer la pension de mon frère, ses habits, ses livres, etc. Ma mère se vit donc obligée de se remarier; elle épousa un riche joaillier, que jamais nous n'avions soupçonné d'avarice, et qui pourtant, sitôt après son mariage, se montra tellement avare qu'il nous refusait jusqu'au nécessaire, quoi­que j'eusse la bonhomie de lui donner tout ce ce que je gagnais. Joseph Vernet en était furieux ; il me conseillait sans cesse de payer une pension, et de garder l'excédant pour moi; niais je n'en fis rien; je craignais trop qu'avec un pareil harpagon ma mère n'en souffrît. Je détestais cet homme, d'autant plus qu'il s'était emparé de la garde-robe de mon père, dont il portait les habits, tout comme ils étaient, sans qu'il les eût fait remettre à sa taille. Vous pouvez comprendre aisément, chère amie, quelle triste impression j'en recevais!

J'avais, comme je vous l'ai dit, beaucoup de portraits à faire, et déjà ma jeune réputation m'attirait la visite d'un grand nombre d'étrangers. Plusieurs grands personnages russes vinrent me voir, entre autres le fameux comte Orlolf, l'un des assassins de Pierre III. C'était un homme colossal, et je me rappelle qu'il portait au doigt un diamant remarquable par son énorme grosseur.

Je fis presque aussitôt le portrait du comte Schouvaloff, grand chambellan. Celui-ci alors était âgé, je crois, de soixante ans, et avait été l'amant d'Elisabeth II. Il joignait une politesse bienveillante à un ton parfait, et comme il était de plus excellent homme, la meilleure compagnie le recherchait.

J'eus dans le même temps la visite de madame Geoffrin, cette femme que son salon a rendue célèbre. Madame Geoffrin réunissait chez elle tout ce qu'on connaissait d'hommes distingués dans la littérature et dans les arts, les étrangers de marque, et les plus grands seigneurs de la cour. Sans naissance, sans talens, sans même avoir une fortune considérable, elle s'était créé ainsi à Paris une existence unique dans son genre, et qu'aucune femme ne pourrait plus s'y faire aujourd'hui. Ayant entendu parler de moi, elle vint me voir un matin, et me dit les choses les plus flatteuses sur ma personne et sur mon talent. Quoiqu'elle ne fût pas alors très âgée, je lui aurais donné cent ans; car, non-seulement elle se tenait un peu courbée, mais son costume la vieillissait beaucoup. Elle était vêtue d'une robe gris de fer, et portait sur sa tête un bonnet à grand papillon, recouvert d'une coiffe noire, nouée sous le menton. A pareil âge maintenant, les femmes, au contraire, réussissent à se rajeunir par le soin qu'elles apportent à leur toilette.

Aussitôt après le mariage de ma mère, nous avions été loger chez mon beau-père, rue Saint-Honoré, vis-à-vis la terrasse du Palais-Royal, sur laquelle donnaient mes fenêtres. Je voyais souvent la duchesse de Chartres se promener dans le jardin avec ses dames, et je remarquai bientôt qu'elle me regardait avec intérêt et bonté. Je venais de finir le portrait de manière, qui faisait grand bruit alors. La duchesse me fit demander pour aller la peindre chez elle. Elle communiqua à tout ce qui l'entourait son extrême bienveillance pour mon jeune talent, en sorte que je ne tardai pas à recevoir la visite de la grande et belle comtesse de Brionne et de sa fille, la princesse de Lorraine, qui était extrêmement jolie, puis successivement celle de toutes les grandes dames de la cour et du faubourg Saint-Germain.

Puisque j'ai pris le parti, chère amie, de vous avouer que j'étais toujours remarquée aux promenades, aux spectacles, jusque là que l'on faisait foule autour de moi, vous devinez sans peine que plusieurs amateurs de ma figure me faisaient peindre la leur, dans l'espoir de parvenir à me plaire ; mais j'étais si occupée de mon art, qu'il n'y avait pas moyen de m'en distraire. Puis aussi, les principes de morale et de religion que ma mère m'avait communiqués, me protégeaient fortement contre les séductions dont j'étais entourée. Mon bonheur voulait que je ne connusse pas encore un seul roman. Le premier que j'aie lu (c'était Clarisse Harlove, qui m'a prodigieusement intéressée), je ne l'ai lu qu'après mon mariage; jusque là, je ne lisais que des livres saints, la morale des Saints-Pères entre autres, dont je ne me lassais pas, car tout est là, et quelques livres de classe de mon frère.

Pour en revenir à ces messieurs, dès que je m'apercevais qu'ils voulaient me faire des yeux tendres (1), je les peignais à regards perdus, ce qui s'oppose à ce que l'on regarde le peindre. Alors au moindre mouvement que faisait leur prunelle de mon côté, je leur disais : j'en suis aux yeux; cela les contrariait un peu, comme vous pouvez croire, et ma mère, qui ne me quittait pas, et que j'avais mise dans ma confidence, riait tout bas.

Les jours de fêtes et les dimanches, après avoir entendu la grand' messe, ma mère et mon beau-père me menaient promener au Palais-Royal. A cette époque, le jardin était infiniment plus vaste et plus beau qu'il ne l'est maintenant, étouffé et rétréci par les maisons qui l'environnent de toutes parts. Il y avait à gauche une très large et très longue allée, couverte d'arbres énormes, qui formaient une voûte impénétrable au soleil. Là se réunissait la bonne compagnie, en fort grande parure. Quant à la mauvaise, elle se réfugiait plus loin, sous les quinconces.

L'Opéra était alors tout à côté (il tenait au Palais). Dans les jours d'été, ce spectacle finissait à huit heures et demie, et toutes les personnes élégantes sortaient même ayant la fin, pour su promener dans le jardin. 11 était de mode alors que les femmes portassent de fort gros bouquets, ce qui joint aux poudres odoriférantes dont chacun parfumait ses cheveux, embaumait véritablement l'air que l'on respirait. Plus tard, mais pourtant avant la révolution, j'ai vu ces soirées se prolonger jusqu'à deux heures du matin; on y faisait de la musique au clair de lune, en plein air. Des artistes, des amateurs, entre autres Garât et Alsevédo, y chantaient. On y jouait de la harpe et de la guitare ; le fameux Saint-Georges jouait souvent du violon : la foule s'y portait.

C'est là que j'ai vu pour la première fois l'élégante et jolie mademoiselle Duthé, qui se promenait avec d'autres filles entretenues : car jamais alors aucun homme ne se montrait avec ces demoiselles; s'ils les rejoignaient au spectacle, c'était toujours en loges grillées. Les Anglais sont moins délicats sur ce point. Cette même demoiselle Duthé était souvent accompagnée par un Anglais, si fidèle, que dix-huit ans après, je les ai revus ensemble au spectacle à Londres. Le frère de l'Anglais était, avec eux, et l'on me dit qu'ils faisaient tous trois ménage ensemble. Vous ne sauriez avoir une idée, chère amie, de ce qu'étaient les femmes entretenues à l'époque dont je vous parle. Mademoiselle Duthé, par exemple, a mangé des millions; maintenant l'état de courtisane est un état perdu ; personne ne se ruine plus pour une fille. Ce dernier mot m'en rappelle un de la duchesse de Chartres, dont j'aime la naïveté. Je vous ai déjà parlé de cette princesse, digne fille du vertueux et bienfaisant duc de Penthièvre. Quelque temps après son mariage, comme elle était à la fenêtre, un de ses gentilshommes, voyant passer quelques-unes de ces demoiselles, dit : Voilà des filles. Comment pouvez-vous savoir qu'elles ne sont pas mariées? demanda la duchesse dans sa candide ignorance.

Nous ne pouvions passer dans cette grande allée du Palais-Royal, mademoiselle Boquet et moi, sans fixer vivement l'attention. Toutes deux alors étions âgées de seize à dix-sept Ans, et mademoiselle Boquet était fort belle. A dix-neuf ans elle eut la petite vérole, ce qui intéressa si généralement, que de toutes les classes de la société une foule de gens s'empressaient de venir s'informer de ses nouvelles, et que l'on voyait sans cesse une grande quantité de voitures à sa porte. A cette époque réellement, la beauté était une illustration. Mademoiselle Boquet avait un talent remarquable pour la peinture, mais elle l'abandonna presque entièrement après avoir épouse M. Filleul, époque à laquelle la reine la nomma concierge du château de la Muette.

Que ne puis-je vous parler de cette aimable femme, sans me rappeler sa fin tragique? Hélas ! je me souviens qu'au moment où j'allais quitter la France, pour fuir les horreurs que je prévoyais, madame Filleul me dit : Vous avez tort de partir : moi, je reste; car je crois au bonheur que doit nous procurer la révolution. Et cette révolution l'a conduite sur l'échafaud ! Elle n'avait point quitté le château de la Muette quand arriva ce temps si justement nommé le temps de la terreur. Madame Chalgrin, fille de Joseph Vernet, et l'amie intime de madame Filleul, vint célébrer dans ce château le mariage de sa fille, sans aucun éclat, comme vous imaginez bien. Cependant dès le lendemain, les révolutionnaires n'en vinrent pas moins arrêter madame Filleul et madame Chalgrin, qui, disait-on , avaient brûlé les bougies de la nation, et toutes deux furent guillotinées peu de jours après.

Je finis ici cette triste lettre.


(1) A celte époque, le marquis de Choiseul était du nombre, ce qui m'indignait, car il venait d'épouser la plus jolie personne do monde. Elle s'appelait mademoiselle Rabi; c'était une Américaine, âgée de seize ans. Je ne crois pas qu'on ait jamais rien vu de plus parfait.

Extrait du livre :
Souvenirs de madame Louise-Elisabeth Vigée Lebrun
Édition : Librairie de H. Fournier - Paris 1835