Souvenirs de madame Louise-Elisabeth Vigée Lebrun

 
Jacques Delille
Jacques Delille

 

 

  

NOTES ET PORTRAITS

L'ABBÉ DELILLE.

Jacques Delille n'a été toute sa vie qu'un enfant, le plus aimable, le meilleur, et le plus spirituel enfant qu'on puisse voir. On l'appelait chose légère, et j'ai toujours été frappée de la justesse de ce mot; car nul homme plus que lui n'effleurait la vie, sans s'attacher fortement à quoi que ce soit au monde. Jouissant de l'heure présente sans songer à l'heure qui devait suivre, il était rare qu'il fixât son esprit sur une pensée profonde. Rien n'était plus facile à qui voulait prendre de l'empire sur lui que de le conduire et de l'entraîner: son mariage en est une bien forte preuve. Avec qui n'avait-il pas gémi de la chaîne qu'il portait, alors qu'il était encore temps de la rompre! Enfin, un ami le décide à reprendre sa liberté, et lui offre un asile. Delille accepte; ravi, tout-à-fait résolu, il demande seulement une heure pour aller se munir de quelques effets. Le soir, cet ami ne le voyant point reparaître, va le chercher.— Eh bien ? — Eh bien ! répond Delille, je l'épouse, mon ami; j'espère que tu voudras bien me servir de témoin.
      Le comte de Choiseul-Gouffier, avec qui il était intimement lié, et qui partait pour la Grèce, lui avait parlé plusieurs fois du désir qu'il avait de l'emmener avec lui ; cependant rien n'était convenu, rien n'était arrêté entre eux pour ce voyage. Le jour du départ, le comte va chez l'abbé et lui dit : « Je pars à l'instant, venez avec moi, la voiture est prête. » Et l'abbé monte, sans avoir fait aucuns préparatifs, auxquels à la vérité M. de Choiseul avait pourvu.
      Arrivé à Marseille, Delille se promène sur le rivage, regarde la mer : une profonde mélancolie s'empare de lui. « Je ne pourrai jamais, se dit-il, mettre cette immensité entre mes amis et moi; non, je n'irai pas plus loin. » Alors il quitte furtivement M. de Choiseul, et va se cacher dans un petit cabaret, un véritable bouchon, où il se croit introuvable; mais, à force de recherches, M. de Choiseul le découvre, le ramène et l'embarque avec lui.
      Éloigné de ses amis, il ne les oublia jamais, et leur donnait, souvent de ses nouvelles. Il m'écrivit plusieurs fois d'Athènes ; dans une de ses lettres, il me disait avoir inscrit mon nom sur le temple de Minerve; ce que m'étant rappelé à Naples, je lui écrivis, à mon tour, qu'avec beaucoup plus de raison j'avais écrit le sien sur le tombeau de Virgile. Je regretterai toujours la perte que j'ai faite et des lettres de l'abbé Delille, et de celles que M. de Vaudreuil m'adressait pendant le voyage qu'il fit en Espagne avec le comte d'Artois, qui étaient pleines de détails intéressans sur ce pays. Je confiai le tout à mon frère en quittant la France, et dans le temps des visites domiciliaires, mon frère jugea prudent de brûler ces correspondances.
      L'abbé Delille a passé sa vie dans la haute société, dont il faisait le plus brillant ornement. Non-seulement il disait ses vers d'une manière ravissante; mais son esprit si fin, sa gaieté si naturelle donnaient à sa conversation un charme indicible. Personne ne contait comme lui; il faisait les délices de tous les cercles par mille récits, par mille anecdotes, sans jamais y mêler le fiel ou la satire; aussi peut-on dire que tout le monde l'aimait, comme on peut dire aussi qu'il aimait tout le monde. Ce dernier mérite (si c'en est un ) tenait en lui, je pense, à cette faiblesse de caractère dont j'ai déjà parlé. Il ne savait pas plus haïr que résister, et dans l'ordinaire de la vie, sa facilité était vraiment rare. Vous avait-il promis de venir dîner chez vous ; au moment de partir pour s'y rendre, s'il arrivait une personne qui vînt le chercher, elle vous l'enlevait, et vous l'attendiez en vain. Je me souviens qu'un jour, comme nous lui reprochions d'avoir ainsi manqué de parole, il nous prouva qu'il avait réponse à tout : « Je me persuade, dit-il, que celui qui vient me chercher est plus pressé que celui qui m'attend. »
      II avait des traits de bonhomie qui rappelaient beaucoup La Fontaine. Un soir qu'il venait de souper chez moi, je lui dis : — L'abbé, il est bien tard ; vous demeurez si loin que je m'inquiette de vous voir retourner à cette heure-ci, menant votre cabriolet. — J'ai toujours la précaution de porter un bonnet de nuit dans ma poche, répondit-il. Je lui proposai alors de lui faire établir un lit dans mon salon. — Non, non, dit-il, j'ai dans votre rue un ami chez lequel je vais coucher très souvent; cela ne le gène en rien, et je puis m'y rendre à toute heure. Ce qu'il fit aussitôt.
      Nul être ne jouissait autant de la vie, n'en effleurait davantage tous les charmes: toujours prêt à rire, à s'amuser, Delille avait une sorte de bonheur qui ressemblait au bonheur d'un enfant. Ce même homme pourtant a déployé la plus grande énergie tant qu'a duré la révolution. Tout le monde sait avec quel glorieux courage il repoussa Chaumette, procureur de la commune, qui lui commandait en 1793 une ode à la déesse de la raison. Delille ne pouvait ignorer que son refus était son arrêt de mort, et c'est alors qu'il fit ce beau dithyrambe sur l'immortalité de l'ame; il le lut à Chaumette, et quand il en fut à ces vers :

Oui, vous qui de l'Olympe usurpant le tonnerre,
Des éternelles lois renversez les autels;
Lâches oppresseurs de la terre,
Tremblez, vous êtes immortels!

il s'arrêta, regarda le tribun, et répéta d'une voix forte et assurée: « vous aussi, tremblez, « vous êtes immortel. » Chaumette, quoique fort interdit, murmura quelques menaces : — Je suis tout prêt, répondit Delille, je viens de vous lire mon testament. Pour cette fois le courage de l'honnête homme eut un heureux succès, car Chaumette le quitta pour aller dire à ses amis qu'il n'était pas encore temps de faire mourir Delille, que depuis il ne cessa de protéger. Le poète n'en crut pas moins qu'il était prudent d'émigrer ; il passa en Angleterre, où il se vit accueilli et recherché par tout ce qu'on y trouvait de personnes distinguées et recommandables.
      Sa muse garda toujours son feu sacré pour ses rois légitimes. Sous le règne de l'usurpateur qui faisait trembler le monde entier, il fit paraître son poème de la Pitié, et rentré en France, il eut le courage, plus rare peut-être, de résister aux feintes caresses d'un pouvoir absolu. Il ne craignit pas de s'exposer à la disgrâce pour conserver sa propre estime, l'estime de ses amis et l'admiration générale , dont il a joui jusqu'à son dernier jour.

 

Extrait du livre :
Souvenirs de madame Louise-Elisabeth Vigée Lebrun
Edition : Librairie de H. Fournier - Paris 1835