Souvenirs de madame Louise-Elisabeth Vigée Lebrun

 
Ponce Denis Ecouchard Le Brun
Ponce Denis Ecouchard Le Brun (1729-1807)

 

 

  

NOTES ET PORTRAITS

LEBRUN LE POÈTE.

Je ne crois pas avoir eu pour aucun auteur vivant autant d'admiration que j'en avais pour Lebrun, qui s'était lui-même surnommé Pindare. Le caractère grandiose de ses poésies excitait tellement mon enthousiasme que j'avais pris pour le poète une véritable amitié. Tout prodigieux qu'était l'orgueil de cet homme, je le trouvais si naturel qu'il ne me venait point en tête que le ridicule dût jamais s'y attacher. Ainsi, le jour où Lebrun termina son ode exegi monumentum et qu'il nous la fit entendre il put arriver à ces vers:

Comme un cèdre aux vastes ombrages,
Mon nom, croissant avec les âges,
Règne sur la postérité.
Siècles, vous êtes ma conquête;
Et la palme qui ceint ma tête
Rayonne d'immortalité.

sans que personne de nous y trouvât rien à dire, sinon: c'est superbe! c'est vrai!
       Lebrun venait très souvent chez moi; je n'arrangeais pas la plus petite réunion que je ne l'invitasse un des premiers, et mon admiration pour son talent me le faisait aimer au point, que je ne pouvais souffrir que l'on dît du mal de lui. Un jour, j'avais quelques personnes à dîner; j'entendis attaquer sa moralité de la façon la plus grave. On disait, entre autres choses, qu'il avait vendu sa femme au prince de Conti. On sent bien que je n'en voulus rien croire; j'étais furieuse: — Ne m'a-t-on pas aussi calomniée? disais-je dans ma colère. Voyez toutes les absurdités que l'on débite sur moi au sujet de M. de Calonne? Ce que vous dites n'est pas plus vrai, j'en suis certaine. Enfin voyant que je ne parvenais pas à dissuader les accusateurs, je pris le parti de quitter la table pour aller pleurer dans ma chambre à coucher. Doyen arrive, il me trouve en larmes. — Eh qu'avez-vous donc, mon enfant? dit-il. — Je n'ai pu tenir avec ces messieurs, répondis-je, ils calomnient Lebrun d'une manière horrible. Et je lui racontai ce qui s'était dit. Doyen sourit. — Je ne prétends pas, reprit-il, que tout ceci soit vrai; mais vous êtes trop jeune, ma chère amie, pour savoir que la plupart des beaux esprits ont tout à la maison de campagne, et rien à la maison de ville, autrement dit, tout dans la tête et rien dans le coeur. Plus tard, je me suis rappelé bien des fois ce mot de Doyen.
       Lorsque j'ai connu Lebrun, il était fort pauvre, et toujours vêtu comme un misérable. M. de Vaudreuil, qui n'avait pas tardé à s'enflammer avec raison pour son beau talent, lui envoya, sans se faire connaître, un grand coffre, rempli de linge et d'habits. Je ne sais si le poète est parvenu à deviner l'auteur de ce don anonyme; mais la révolution venue, il est de fait qu'il n'a jamais vociféré contre M. de Vaudreuil autant qu'il vociférait contre beaucoup d'autres. À la vérité, M. de Vaudreuil ne négligeait aucune occasion de le faire connaître et de répandre sa réputation. Lebrun n'avait encore rien imprimé, que le comte, ravi de l'ode sur les Courtisans, parla de cette ode à la reine, qui lui marqua quelque désir de la connaître. M. de Vaudreuil s'empressa de l'apporter et de la lire à Sa Majesté. Quand il eut fini: « Savez-vous, lui dit la reine, qu'il nous ôte notre enveloppe ? »
      M. de Vaudreuil me rapporta cette réflexion si juste: elle me frappa beaucoup plus qu'elle ne l'avait frappé lui-même; car il ne voulait voir dans tout cela que de la philosophie poétisée, tandis que Lebrun et ses pareils prêchaient pour l'avenir. La preuve en est que, pendant la révolution, ce Pindare devint atroce. Ses strophes sur la mort du roi et de la reine sont infernales. Pour la honte de sa mémoire, je voudrais qu'elles fussent imprimées en face du quatrain composé par lui, le jour où le roi lui fit une pension, et qui finit ainsi:

Larmes que n'avait pu m'arracher le malheur,Coulez pour la reconnaissance.

Bien loin de là, l'aimable et bon M. Desprès a supprimé, dans le nouveau recueil des poésies de Lebrun, toutes les horreurs, espérant sans doute les faire oublier à jamais. Pour moi, j'aime mieux que justice soit faite, et cela quel que soit le talent de l'homme.
      À ma rentrée en France, Lebrun vivait encore; mais ni lui ni moi n'avons jamais désiré nous revoir

 

Extrait du livre :
Souvenirs de madame Louise-Elisabeth Vigée Lebrun
Edition : Librairie de H. Fournier - Paris 1835