Souvenirs de madame Louise-Elisabeth Vigée Lebrun

 
Les Folies-Boutin dans les jardins Tivoli
Les Folies-Boutin dans les jardins Tivoli

 

 

  

NOTES ET PORTRAITS

M. BOUTIN.

Un autre financier immensément riche et tout aussi bienfaisant que M. de Beaujon était M. Boutin pour qui j'avais beaucoup d'amitié. M. Boutin n'était plus jeune quand je fis connaissance avec lui; il était petit et boiteux, gai, spirituel, et d'un caractère si affable, si bon, que l'on s'attachait véritablement à lui dès qu'on le voyait un peu intimement. Comme il possédait une très grande fortune, il recevait souvent et avec une extrême noblesse ses nombreux amis, sans que cela portât en rien préjudice aux secours qu'il accordait à tant de pauvres dont il était l'appui. M. Boutin faisait les honneurs de chez lui avec une grâce parfaite: j'ai pu en juger souvent; car il avait arrangé pour moi, disait-il, un dîner du jeudi, où se trouvaient tous mes intimes: Brongniart, Robert et sa femme, Lebrun le poète, l'abbé Delille, le comte de Vaudreuil, qui ne manquait jamais cette réunion quand il se trouvait à Paris le jeudi, etc., etc. Nous étions au plus douze personnes à table, et ces dîners étaient si amusans qu'ils me faisaient fausser une fois par semaine la parole que je m'étais donnée de ne jamais dîner hors de chez moi. Ils avaient lieu dans cette charmante maison de M. Boutin, placée sur la hauteur du magnifique jardin qu'il avait nommé Tivoli: à cette époque la rue de Clichy n'était point encore bâtie, et quand on se trouvait là, au milieu d'arbres superbes qui formaient de belles et grandes allées, on pouvait se croire tout à fait à la campagne, je puis même dire que cette belle habitation me semblait un peu trop isolée; j'aurais eu peur d'y aller le soir et je conseillais souvent à M. Boutin de ne jamais revenir seul. Lorsque j'eus quitté la France, mon frère m'écrivit que M. Boutin avait continué ses dîners du jeudi en souvenir de moi; que l'on y buvait à ma santé, ainsi qu'à celle de M. de Vaudreuil, qui avait émigré alors. Pour son malheur M. Boutin pensa comme M. de Laborde, qui me disait dans une lettre que je reçus de lui à Rome: « Je reste en France; je suis tranquille. Comme je n'ai jamais fait de mal à personne...! » Hélas! lui aussi, ce bon et aimable M. Boutin n'avait jamais fait de mal à personne: tous deux n'en sont pas moins tombés sous la hache révolutionnaire; car tous deux étaient riches, et l'on voulait leurs biens. Je ne puis exprimer la douleur que me fit éprouver cette nouvelle; M. Boutin était un de ces hommes que je regretterai toute ma vie. Le gouvernement s'empara de tout ce qu'il possédait. Son beau parc fut totalement détruit, à l'exception d'une petite partie dont on fit une promenade à la mode sous le nom de Tivoli, et dans laquelle se donnent, dit-on, de fort belles fêtes que je n'ai jamais vues; car on pense bien qu'à mon retour en France je n'ai pas eu le courage de retourner dans ce triste lieu.

 

Extrait du livre :
Souvenirs de madame Louise-Elisabeth Vigée Lebrun
Edition : Librairie de H. Fournier - Paris 1835