Souvenirs de madame Louise-Elisabeth Vigée Lebrun

 
 

 

 

  

NOTES ET PORTRAITS

M. LE PELLETIER DE MORFONTAINE.

M. Le Pelletier de Morfontaine, qui a été longtemps prévôt des marchands sous Louis XVI, avait de l'esprit, de l'instruction, de la bonhomie, un ton parfait, et pourtant je n'ai connu personne plus chargé que lui de ridicule. Il était assez grand, très maigre. À cinquante-cinq ans au moins qu'il avait quand je l'ai connu, son visage était pâle et fané, il mettait pour s'animer le teint une forte couche de rouge sur ses joues et jusque sur son nez. La chose était évidente au point qu'il en convenait en nous disant qu'il ferait peur s'il ne portait point de rouge. Cette figure déjà assez comique était entourée d'une coiffure tellement étrange, qu'en la voyant pour la première fois j'éclatai de rire. C'était une immense perruque fiscale dont le toupet s'élevait en pointe comme un pain de sucre, accompagné de longues boucles qui tombait sur les épaules; le tout poudré à blanc. Ce n'est pas tout; M. Le Pelletier avait de fatales infirmités qu'il ne devait pas à son âge avancé, mais à une malheureuse nature: il était obligé de tenir sans cesse dans sa bouche des pastilles odorantes et de se garder de parler aux gens de près. Il prenait plusieurs bains de pieds dans le jour, il en prenait même la nuit et portait constamment deux paires de souliers à doubles semelles. Tant de précautions n'empêchaient point qu'il ne fût impossible de tenir près de lui dans une voiture fermée; j'en ai fait une fois la triste expérience, ainsi que ma belle-soeur, en revenant de Morfontaine. Eh bien! tel que le voilà, M. Le Pelletier avait les plus grandes prétentions auprès des femmes, et se croyait l'homme du monde le plus dangereux pour elles. Il parlait sans cesse de ses amours, de ses succès, de ses conquêtes, ce qui prêtait beaucoup à rire. Le chevalier de Coigny m'a raconté qu'étant allé un matin voir M. Le Pelletier, il le trouva étendu sur une chaise longue, près d'une table couverte de fioles, de médicamens, de sachets, etc., et si pâle, car il n'avait pas encore mis son rouge, qu'en entrant dans sa chambre, M. de Coigny le crut mourant.
- Ah! mon cher chevalier, dit-il aussitôt, que je suis ravi de vous voir! Vous allez me donner vos bons avis sur une chose qui m'occupe beaucoup. Il faut que vous sachiez que je viens de rompre toutes mes liaisons; je suis libre, absolument libre, et vous qui connaissez les plus jolies femmes de la cour, vous allez me dire à laquelle vous me conseillez d'adresser mes soins. Le chevalier de Coigny était peut-être de notre société celui qui s'amusait le plus des ridicules de M. Le Pelletier; on juge s'il saisit l'occasion. Il se mit à passer en revue avec lui les femmes les plus remarquables par leur beauté; mais à toutes M. Le Pelletier trouvait quelque défaut qui le repoussait. Cette scène dura long-temps:--Ma foi, mon cher, dit enfin le chevalier en éclatant de rire, puisque vous êtes si difficile, je vous conseille d'imiter le beau Narcisse et de devenir amoureux de vous-même. C'est sous la prévôté de M. Le Pelletier de Morfontaine que le pont de la place Louis XV fut bâti, et à cette occasion, le roi lui donna le cordon bleu, que l'on pouvait obtenir par charge, lorsqu'on ne faisait point partie de la haute noblesse. Ce cordon bleu lui tourna tellement la tête qu'il le portait toujours; je serais tentée de croire qu'il le mettait dès le matin sur sa robe de chambre. Un jour je l'aperçus grimpant sur les rochers qui bordent le lac de Morfontaine, et costumé selon son ordinaire comme s'il allait partir pour Versailles. Je lui criai d'en bas, où je me promenais, plongée dans mes rêveries champêtres, que son cordon bleu était tout-à-fait ridicule au milieu de cette belle nature. Il ne m'en voulut pas un instant de lui avoir ainsi fait sentir son travers; car après tout il faut dire que ce pauvre M. Le Pelletier était le meilleur homme du monde.

 

Extrait du livre :
Souvenirs de madame Louise-Elisabeth Vigée Lebrun
Edition : Librairie de H. Fournier - Paris 1835