Souvenirs de madame Louise-Elisabeth Vigée Lebrun

 
 

 

 

  

NOTES ET PORTRAITS

LE COMTE D'ESPINCHAL.

Voici un homme dont les affaires, les plaisirs, en un mot toute l'existence, se bornaient à savoir, jour par jour, tout ce qui se passait dans Paris. Le comte d'Espinchal était toujours instruit le premier d'un mariage, d'une intrigue amoureuse, d'une mort, de la réception ou du refus d'une pièce de théâtre, etc.; au point que si l'on avait besoin d'un renseignement quelconque sur qui ou sur quoi que ce fût au monde, on se disait aussitôt: Il faut le demander à d'Espinchal. On imagine bien que, pour être aussi parfaitement au fait, il fallait qu'il connût une prodigieuse quantité de gens; aussi ne pouvait-il marcher dans la rue sans saluer quelqu'un à chaque pas, et cela depuis le grand seigneur jusqu'au garçon de théâtre, depuis la duchesse jusqu'à la grisette et la fille entretenue. En outre, le comte d'Espinchal allait partout. On était certain, ne fût-ce que pour un moment, de le voir dans les promenades, aux courses de chevaux, au salon, le soir à deux ou trois spectacles. Je n'ai vraiment jamais su quel temps il prenait pour se reposer et même pour dormir; car il passait presque toutes ses nuits dans les bals. À l'Opéra ainsi qu'à la Comédie-Française, il savait au juste à qui appartenaient toutes les loges, dont la plupart, il est vrai, étaient louées à l'année à cette époque. On le voyait se les faire ouvrir l'une après l'autre pour rester cinq minutes dans chacune; car trop d'affaires l'appelaient de tous côtés pour qu'il fît des visites longues. Il n'y mettait que le temps d'apprendre quelques nouvelles de plus. Heureusement le comte d'Espinchal n'était point méchant, autrement il aurait pu brouiller bien des ménages, causer bien des ruptures de liaisons d'amour ou d'amitié, enfin nuire à beaucoup de gens. Il n'était pas même très bavard et savait se taire avec les personnes intéressées dans les mystères sans nombre qu'il parvenait à découvrir. Il suffisait à sa satisfaction personnelle d'être parfaitement au courant de tout ce qui se passait à Paris et à Versailles; mais pour parvenir à ce but il ne négligeait aucun soin, et bien certainement il était plus au fait de mille choses que ne l'était le lieutenant de police. Une pareille manie est si bizarre, qu'afin de faire croire à sa réalité, je vais raconter un trait qui, dans le temps, a été connu de tout Paris. Un jour, ou plutôt une nuit, le comte d'Espinchal se trouvait au bal de l'Opéra. Ce bal n'était point alors ce qu'il est devenu maintenant; la bonne compagnie le fréquentait, et les plus honnêtes femmes de la cour et de la ville ne se refusaient pas le plaisir d'y aller, masquées jusqu'aux dents, comme on disait; mais pour M. d'Espinchal il n'existait point de masque; du premier coup d'oeil il reconnaissait son monde: aussi tous les dominos le fuyaient-ils comme la peste. Il se promenait dans la salle quand il remarqua un homme qu'il ne connaissait pas, et qui courait de côtés et d'autres, pâle, effaré, s'approchant de toutes les femmes en dominos bleus, puis s'éloignant aussitôt d'un air désespéré. Le comte n'hésite pas à l'aborder, et lui dit avec intérêt:- Vous me paraissez en peine, monsieur. Si je pouvais vous être bon à quelque chose, j'en serais charmé.--Ah! monsieur, répond l'inconnu, je suis le plus malheureux des hommes. Imaginez que ce matin je suis arrivé d'Orléans avec ma femme, qui m'a tourmenté pour la mener au bal de l'Opéra. Dans cette foule, je viens de la perdre, et la pauvre petite ne sait pas le nom de l'hôtel, pas même le nom de la rue où nous sommes descendus.--Calmez-vous, calmez-vous, dit le comte d'Espinchal, je vais vous conduire près d'elle. Madame votre femme est assise dans le foyer à la seconde fenêtre. C'était la dame en effet. Le mari, transporté de joie, se confond en remerciemens:--Mais comment se fait-il, monsieur, que vous ayez deviné?...- Rien n'est plus simple, répond le comte d'Espinchal: madame étant la seule femme du bal que je ne connaisse pas, j'avais déjà bien pensé qu'elle devait être arrivée de province très nouvellement. Quand je suis revenue à Paris, sous le consulat, j'ai revu le comte d'Espinchal:--Eh bien! lui dis-je, vous devez être furieusement désorienté; vous ne connaissez plus personne dans les loges de l'Opéra et de la Comédie. Pour toute réponse, il leva les yeux au ciel. Il est mort peu de temps après, d'ennui sans doute; car il n'était pas extrêmement vieux. On assure qu'avant de mourir il brûla une énorme quantité de notes qu'il avait l'habitude d'écrire chaque soir. J'avais en effet entendu parler de ces notes par plusieurs personnes que peut-être elles effrayaient. Il est certain qu'elles auraient pu fournir la matière d'un ouvrage très piquant, mais bien certainement très scandaleux.

 

Extrait du livre :
Souvenirs de madame Louise-Elisabeth Vigée Lebrun
Edition : Librairie de H. Fournier - Paris 1835