Souvenirs de madame Louise-Elisabeth Vigée Lebrun

 
Adelaide Labille-Guiard - La comtesse de Flahaut avec son fils
La comtesse de Flahaut avec son fils
Adelaide Labille-Guiard
Eugène Louis Pirodon d'après Maurice Quentin de La Tour - Jeanne-Françoise Quinault
Jeanne-Françoise Quinault
Eugène Louis Pirodon d'après Maurice Quentin de La Tour

 

 

  

NOTES ET PORTRAITS

LA COMTESSE DE FLAHAUT.

Parmi les femmes les plus distinguées que j'ai connues avant la révolution, je ne dois pas oublier l'auteur d'Adèle de Sénanges, d'Eugène de Rothesin, et de plusieurs autres ouvrages charmans, que tout le monde a lus pour le moins une fois. Madame de Flahaut, aujourd'hui madame de Souza, n'écrivait point encore quand j'ai fait connaissance avec elle. Son fils, qui est maintenant pair de France, était alors un enfant de trois ou quatre ans. Elle-même était fort jeune. Elle avait une jolie taille, un visage charmant, les yeux les plus spirituels du monde, et tant d'amabilité qu'un de mes plaisirs était d'aller passer la soirée chez elle, où le plus souvent je la trouvais seule. À mon retour en France j'avais un grand désir de revoir madame de Flahaut. Une multitude d'affaires, d'occupations diverses, m'en ont empêchée pendant si long-temps, que je n'ai plus osé me présenter chez elle. Si le hasard fait qu'elle lise ces lignes, elle saura du moins que je suis loin de l'avoir oubliée.

 

MADEMOISELLE QUINAULT.

Madame de Verdun, une de mes meilleures amies, me fit faire connaissance avec mademoiselle Quinault, qui, après avoir été célèbre comme grande actrice dans la tragédie et dans la comédie, l'était encore comme une des femmes les plus spirituelles et les plus instruites de son temps; elle avait quitté le théâtre en 1741. Amie intime de M. d'Argenson et de d'Alembert, son salon était devenu le rendez-vous de tout ce que Paris avait de distingué en gens de lettres et en gens du monde, et l'on recherchait avec empressement le plaisir de passer quelques momens avec elle. À l'époque où je l'ai connue, mademoiselle Quinault, malgré son grand âge, conservait tant d'esprit et tant de gaieté, qu'en l'écoutant on la voyait jeune. Sa mémoire était prodigieuse, et certes elle avait eu le temps de l'orner; car elle avait alors quatre-vingt-cinq ans. Entre mille anecdotes que lui fournissaient sans cesse ses souvenirs, elle nous raconta qu'étant allée un jour voir Voltaire, avec qui elle était fort liée, elle trouva le grand homme au lit. Il lui parla d'une tragédie de lui pour laquelle il désirait que Le Kain mît une écharpe; mais une écharpe placée de certaine façon, et dans la chaleur de la description, voilà Voltaire qui jette ses couvertures, relève sa chemise pour en former une écharpe, laissant totalement à découvert son corps décrépit aux yeux de mademoiselle Quinault, fort embarrassée de sa personne. Mademoiselle Quinault n'est morte qu'en 1783, plus que nonagénaire. Madame de Verdun, qui était allée chez elle un matin, fut surprise de la trouver parée, couverte de rubans couleur de rose, mais dans son lit. — Comment, dit madame de Verdun, je ne vous ai jamais vue si coquette? - Je me suis parée ainsi, répondit mademoiselle Quinault, parce que je dois mourir aujourd'hui. Le soir même, en effet, elle avait cessé de vivre.

 

Extrait du livre :
Souvenirs de madame Louise-Elisabeth Vigée Lebrun
Edition : Librairie de H. Fournier - Paris 1835