Souvenirs de madame Louise-Elisabeth Vigée Lebrun

 
Franz-Friedrich-Anton Mesme
Franz-Friedrich-Anton Mesmer

 

 

  

NOTES ET PORTRAITS

MESMER.


Comme j'entendais parler sans cesse de ce fameux charlatan, j'eus la curiosité d'assister une fois à ce qu'il appelait ses séances, afin de juger par moi-même cette jonglerie. En entrant dans la première salle où se tenaient les partisans du magnétisme animal, je trouvai beaucoup de monde rangé autour d'un grand baquet bien goudronné : hommes et femmes, pour la plupart, se tenaient par la main, formant la chaîne. Mon désir fut d'abord de faire partie de ce cercle; mais je crus m'apercevoir que l'homme qui allait devenir mon voisin avait la gale; on sent si je me hâtai de retirer ma main et de passer dans une autre pièce. Pendant le trajet, plusieurs affidés de Mesmer dirigeaient vers moi de toutes parts de petites baguettes de fer dont ils étaient munis, ce qui m'impatientait prodigieusement. Après avoir visité les différentes salles, qui toutes étaient remplies comme la première de malades et de curieux, j'allais m'en aller, lorsque je vis sortir d'une chambre voisine une jeune et grande demoiselle, assez jolie, que Mesmer tenait par la main. Elle était tout échevelée, et jouait le délire, ayant grand soin pourtant de tenir ses yeux fermés. Tout le monde aussitôt entoura les deux personnages.— Elle est inspirée, dit Mesmer, et elle devine tout, quoique parfaitement endormie. Alors, il la fit asseoir, s'assit devant elle et lui prenant les deux mains, il lui demanda quelle heure il était? Je remarquai fort bien que le patron tenait ses pieds posés sur les pieds de la prétendue sybille, ce qui rendait facile d'indiquer l'heure, et même les minutes; aussi la demoiselle répondit-elle avec tant d'exactitude, qu'elle se trouva d'accord avec toutes les montres des assistans.
      J'avoue que je sortis indignée qu'une pareille charlatanerie pût réussir chez nous. Ce Mesmer a gagné des monceaux d'or; outre ses séances, qui, toujours fort suivies, lui ont rapporté immensément, ses nombreuses dupes firent en sa faveur une souscription qui s'éleva, m'a-t-on dit, à près de cinq cent mille francs. Mesmer, cependant fut bientôt contraint d'aller jouir dans quelque lieu ignoré de la fortune qu'il venait d'amasser à Paris : le bruit s'étant généralement répandu qu'il se passait à ses séances beaucoup de choses indécentes, les doctrines de ce jongleur furent soumises à l'examen de l'Académie des Sciences et de la Société royale de Médecine, et le jugement de ses deux corps savans sur le magnétisme animal fut tel, qu'il obligea Mesmer à quitter la France.
Aujourd'hui que les baquets et les petites baguettes de fer ont disparu, nous voyons encore des personnes persuadées que telle ou telle femme qui souvent ne sait pas lire, endormie par un magnétiseur, non-seulement peut vous dire l'heure qu'il est, mais encore deviner votre maladie et vous indiquer le meilleur traitement à suivre. Grand bien fasse ces sibylles somnambules à ceux qui les consullent; pour mon compte, si j'étais malade, j'aimerais mieux appeler un habile médecin éveillé.

 

Extrait du livre :
Souvenirs de madame Louise-Elisabeth Vigée Lebrun
Edition : Librairie de H. Fournier - Paris 1835