Souvenirs de madame Louise-Elisabeth Vigée Lebrun

 
Julie

Julie Lebrun comme Flora
Louise-Elisabeth Vigée Lebrun - 1799

 

 

  

CHAPITRE III

Ma réception à l'Académie de Pétersbourg.— Ma fille, Chagrins que me causa son mariage.— La comtesse Czernicheff.— Je pars pour Moscou.

Un des souvenirs les plus doux que j'aie rapportés de mes voyages est celui de ma réception comme membre de l'Académie de Pétersbourg. Je fus prévenue du jour fixé pour me recevoir (6) par le comte de Strogonoff, alors directeur des beaux-arts. Je m'étais fait faire l'uniforme de l'Académie: un habit d'amazone, petite veste violette, jupe jaune, chapeau et plumes noirs. À une heure j'arrivai dans un salon qui précédait une grande galerie, au fond de laquelle j'aperçus de loin le comte Strogonoff, établi à une table. On vint m'inviter à me rendre près de lui. Pour ce faire, il me fallait traverser cette longue galerie où l'on avait dressé de chaque côté des gradins, qui étaient tout couverts de spectateurs; mais comme heureusement je reconnaissais dans cette foule beaucoup d'amis et de connaissances, j'arrivai jusqu'au bout de la salle sans éprouver une trop grande émotion. Le comte m'adressa un petit discours très flatteur, puis me donna, de la part de l'empereur, le diplôme qui me nommait membre de l'Académie. Tout le monde alors applaudit d'une telle force que j'en fus touchée jusqu'aux larmes, et je n'oublierai jamais ce doux moment. Le soir je revis plusieurs personnes qui avaient assisté à la séance. On me parla de mon courage à traverser cette galerie remplie de monde. «Il faut croire, répondis-je sans feinte, que j'avais deviné dans tous les regards la bienveillance qu'on allait me témoigner.»
     Je fis aussitôt mon portrait pour l'Académie de Pétersbourg; je m'y représentai peignant, et ma palette à la main.
      En m'arrêtant sur ces agréables souvenirs de ma vie, j'essaie de reculer l'instant où je dois enfin parler des chagrins, des tourmens cruels qui sont venus troubler le repos et le bonheur dont je jouissais à Pétersbourg, mais enfin il me faut entrer dans ces tristes détails.
      Ma fille avait atteint l'âge de dix-sept ans. Elle était charmante sous tous les rapports. Ses grands yeux bleus où se peignait tant d'esprit, son nez retroussé, sa jolie bouche, de très belles dents, une fraîcheur éclatante, tout formait un des plus jolis visages qu'on puisse voir. Sa taille n'était pas très élevée, mais svelte, sans être dépourvue d'embonpoint. Une grâce naturelle régnait dans toute sa personne, quoiqu'il y eût dans ses manières autant de vivacité que dans son esprit. Sa mémoire était prodigieuse; tout ce qu'elle avait appris dans ses diverses leçons ou par ses lectures lui restait présent. Elle avait une voix charmante et chantait l'italien à merveille; car à Naples et à Pétersbourg, je lui avais donné les meilleurs maîtres de musique, ainsi que des maîtres d'anglais et d'allemand. De plus elle s'accompagnait sur le piano et sur la guitare; mais ce qui me charmait par-dessus tout, c'étaient ses heureuses dispositions pour la peinture, en sorte que je ne saurais dire à quel point j'étais heureuse et fière de tous les avantages qu'elle réunissait.
      Je voyais dans ma fille le bonheur de ma vie, la joie qui restait à ma vieillesse; il n'était donc pas surprenant qu'elle eût pris un extrême ascendant sur moi, et quand mes amis me disaient: «Vous aimez si follement votre fille que c'est vous qui lui obéissez,» je répondais: «Ne voyez-vous pas qu'elle est aimée de tout le monde?» En effet, les personnes les plus distinguées de Pétersbourg l'appréciaient et la recherchaient; on ne m'engageait point sans elle, et je jouissais des succès qu'elle obtenait dans la société, bien plus que je n'avais jamais joui des miens.
      Comme il était très rare que je pusse quitter mon atelier le matin, j'avais consenti quelquefois à confier ma fille à la comtesse Czernicheff, pour lui faire faire des parties de traîneau qui l'amusaient beaucoup, et la comtesse l'emmenait aussi passer des soirées chez elle où je n'allais pas toujours. Là se trouvait un nommé Nigris, le secrétaire du comte Czernicheff. Ce M. Nigris était assez bien de visage et de taille; il pouvait avoir trente ans. Quant à ses talens, il dessinait un peu et son écriture était fort belle. Ses douces manières, son regard mélancolique, et même sa pâleur un peu jaune, lui donnaient un air intéressant et romanesque qui séduisit ma fille, au point qu'elle en devint éprise. Aussitôt la famille Czernicheff s'arrange, intrigue pour faire de lui mon gendre. Instruite de ce qui se passait, mon chagrin fut grand, comme on peut le croire; cependant, toute douloureuse que m'était l'idée de donner ma fille, mon unique enfant, à un homme sans talent, sans fortune, sans nom, je pris des informations sur ce qu'était ce M. Nigris. Les uns me disaient du bien de lui, mais d'autres m'en disaient du mal, en sorte que les jours se passaient sans que je pusse me décider à prendre aucun engagement.
      Je m'efforçais en vain de faire comprendre à ma fille combien, sous tous les rapports, ce mariage était loin de pouvoir la rendre heureuse; sa tête était trop exaltée pour qu'elle voulût s'en rapporter à ma tendresse et à mon expérience. D'un autre côté, les personnes qui avaient résolu d'obtenir mon consentement employaient tous les moyens pour me l'arracher. On venait me dire que M. Nigris enlèverait ma fille et qu'ils se marieraient sur les grands chemins. Je croyais peu à cet enlèvement et à ce mariage clandestin, car M. Nigris n'avait point d'argent (7), et la famille qui le protégeait n'en avait pas trop pour elle-même. On me menaçait de l'empereur, et je répondais: «Je lui dirai que les mères ont des droits plus vrais et plus anciens que ceux de tous les empereurs du monde.» Une chose inconcevable, c'est que la cabale montée contre moi espérait tellement me faire céder à la persécution, que l'on me parlait déjà de la dot. Comme on me croyait fort riche, je me rappelle que l'ambassadeur de Naples vint me voir, et me demanda pour ce mariage une somme qui dépassait de beaucoup ce que je possédais: car on sait que j'avais quitté la France avec quatre-vingts louis dans ma poche, et qu'une partie des économies que j'avais faites depuis ce temps venait de m'être enlevée sur la banque de Venise.
      J'aurais pu long-temps supporter les mauvais et sots propos que la cabale se permettait sur moi et qui me revenaient de toutes parts: une douleur bien plus vive était de voir ma fille s'éloigner de moi et me retirer toute sa confiance. Sa vieille gouvernante, qui avait déjà eu le grand tort de lui laisser lire des romans à mon insu, s'était totalement emparée de son esprit, et l'aigrissait contre moi au point que tout mon amour de mère se trouvait impuissant pour combattre cette funeste influence. Enfin ma fille, que je voyais maigrir et changer, tomba tout-à-fait malade. Alors il fallut bien céder, et j'écrivis à M. Lebrun pour qu'il envoyât son consentement. M. Lebrun, dans ses lettres, venait de me parler du désir qu'il avait de marier notre fille à Guérin, dont les succès en peinture faisaient alors un bruit qui était arrivé jusqu'à moi. Ce projet, qui me souriait si fort, ne pouvait plus s'exécuter. J'en instruisis M. Lebrun en lui faisant sentir que, n'ayant que cette chère enfant, nous devions tout sacrifier à son bonheur.
      Ma lettre partie, j'eus la jouissance de voir ma fille se rétablir; mais hélas! cette jouissance fut la seule qu'elle me donna. La réponse de son père ayant beaucoup tardé, attendu la distance, on lui persuada que je n'avais écrit à M. Lebrun que pour l'empêcher de consentir à ce qu'elle appelait son bonheur. Ce soupçon me blessa cruellement; néanmoins je récrivis plusieurs fois, et, après lui avoir fait lire mes lettres, je les lui donnai pour qu'elle les mît elle-même à la poste. Une si grande condescendance de ma part ne parvint pas à la détromper; fidèle à la méfiance qu'on ne cessait de lui inspirer contre moi, elle me dit un jour: «Je porte tes lettres, mais je suis sûre que tu en écris d'autres en sens contraire.» Je restai stupéfaite et le coeur navré, lorsqu'à l'instant même le courrier arriva, apportant la lettre de M. Lebrun qui donnait son consentement. Sans être taxée d'exigence, une mère pouvait alors compter sur quelques excuses, ou sur quelques remerciemens; mais, pour que l'on juge à quel point ces méchans m'avaient aliéné le coeur de ma fille, je dirai que la cruelle enfant ne me témoigna point la plus légère satisfaction de ce que j'avais fait pour elle en lui sacrifiant et tous mes désirs et toutes mes répugnances.
      Le mariage n'en fut pas moins célébré peu de jours après. Je donnai à ma fille un fort beau trousseau, des bijoux, entre autres un bracelet entouré de fort beaux diamans, sur lequel était le portrait de son père, et je plaçai sa dot (le produit des portraits que j'avais faits à Pétersbourg) chez le banquier Livio.
      Le lendemain j'allai voir ma fille. Je la trouvai calme et sans exaltation sur son bonheur. Puis, quinze jours après, me trouvant chez elle, je lui dis: «Tu es bien heureuse j'espère, maintenant que tu l'as épousé?» M. Nigris, qui causait avec quelqu'un, nous tournait le dos, et comme il était fort enrhumé, il avait sur ses épaules une grande houppelande. Elle me répondit: «Je t'avoue que cette robe fourrée me désenchante; comment veux-tu que l'on soit éprise d'une tournure pareille?» Ainsi quinze jours avaient suffi pour que l'amour s'envolât (8).
      Quant à moi, tout le charme de ma vie me semblait détruit sans retour. Je ne retrouvais plus le même plaisir à aimer ma fille, et pourtant Dieu sait combien je l'aimais encore malgré tous ses torts. Les mères seules me comprendront bien. Peu de temps après son mariage, elle prit la petite vérole. Quoique je n'eusse jamais eu cette terrible maladie, personne ne put m'empêcher de courir chez elle. Je la trouvai le visage tellement enflé que j'en fus saisie d'effroi; mais je n'eus peur que pour elle, et tant que dura le mal, je ne pensai pas un seul instant à moi-même. Enfin je fus assez heureuse pour qu'elle se rétablît sans rester marquée le moins du monde. Je résolus, alors de partir pour Moscou. J'avais besoin de mouvement, j'avais besoin de quitter Pétersbourg où je venais de souffrir au point que ma santé en était altérée. Ce n'est pas que, le mariage fait, les indignes propos auxquels cette affaire avait donné lieu eussent laissé des traces. Bien loin de là; les gens qui avaient le plus outragé mon caractère se repentaient de leur injustice, et je tiens à joindre ici une lettre du comte Czernicheff, comme une preuve des outrages auxquels, pour mon malheur, j'avais été trop sensible. J'ai toujours conservé cette lettre, et je la donne ici.
     « Il n'y a point de fautes que le repentir n'efface! et il n'y a pas de coupable qui ne puisse fléchir votre indulgence! voilà ce qui me ramène à vous. Oui, madame, je l'avoue, emporté par ma vivacité je vous ai accusée de mille torts, j'ai osé même vous les reprocher avec assez d'amertume; mais votre conduite actuelle si digne d'admiration, votre tendresse pour Brunette si faite pour servir d'exemple à toutes les mères, me font rougir moi-même sur les soupçons honteux que j'ai osé former contre vous. Je m'avoue coupable à vos yeux! je réclame votre pardon, j'ose espérer que vous ne me refuserez pas de venir me l'affirmer un de ces soirs chez moi; ma femme attend ce moment avec bien de l'impatience. Continuez, madame, à faire le bonheur de votre aimable enfant et de mon ami Nigris, tous deux en sont dignes, tous deux vous le payeront au centuple, et s'ils étaient jamais assez ingrats pour oublier ce qu'ils vous doivent, l'estime et le respect du public, pour ce que vous faites pour eux, vous en vengeront suffisamment. Oubliez mes torts, de grâce, et venez vite m'en donner l'assurance. Amenez avec vous M. de Rivière, je lui dois également une réparation, et j'aime à payer mes dettes. Je vous attends avec autant d'impatience de réparer mes torts, que de désir de vous convaincre de toute mon estime.«C. G. CZERNICHEFF. »
     Toutes ces réparations arrivaient trop tard. Les coups avaient porté; je ne pouvais perdre le souvenir des mois qui venaient de s'écouler; enfin je me sentais malheureuse. Cependant je renfermais ma peine. Je ne me plaignais de personne; je gardais surtout le silence, même avec mes plus chers amis, sur ma fille et sur celui qu'elle m'avait donné pour fils, au point de me taire avec mon frère, à qui j'écrivais souvent depuis qu'il m'avait appris un nouveau malheur; car ce temps de ma vie était voué aux larmes, et nous avions perdu notre mère.
      Tant de chagrins à la fois finirent par altérer ma santé. Pour la rétablir j'espérais beaucoup du changement de lieu et de la distraction, en sorte que je me hâtai de finir le grand portrait en pied que je faisais alors de l'impératrice Marie, ainsi que plusieurs de ses bustes, et je partis pour Moscou le 15 octobre de l'année 1800.

(6) C'était le 16 juin 1800.

(7) Il en avait si peu que le jour de son mariage il fut obligé de me demander quelques ducats pour donner à l'église.

(8) Je dois dire cependant que M. Nigris ayant le caractère doux et l'esprit insinuant, ils ont vécu fort bien ensemble pendant quelques années.

Extrait du livre :
Souvenirs de madame Louise-Elisabeth Vigée Lebrun
Edition : Librairie de H. Fournier - Paris 1835